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Entre
Maurras et Sidi-Bel-Abbès (Algérie française), une histoire d'amour (article paru dans le quotidien Présent le 2 septembre 2006) Dans Les Pages africaines (Sorlot, 1940), de Charles Maurras, on lit : « C'est dans la soixantième année de mon âge, au bel an de Dieu 1935, que je décidai de prendre à Marseille le facile bateau d'Alger. Mes ombres anciennes ne se sont pas toutes dissipées tout de suite. Même, elles ont un peu pesé sur les dix jours de course rapide où j'ai rêvé plus que je ne l'ai vue, cette Algérie antérieure et son belvédère marin. Mais quel beau rêve ! Au réveil, je l'ai trouvé court… » Cette année-là, Maurras fit une série de conférences – faisant salle comble à chaque fois – à Alger, à Oran, à Constantine, à Philippeville. Alors qu'il se préparait à rentrer en métropole, en compagnie de Georges Calzant qui l'accompagnait, Maurras rencontra l'un des responsables de l'AF à Sidi-Bel-Abbès, Louis Comte, monté tout exprès de la « capitale de la Légion » pour inviter le Maître à s'y rendre. Ce que Maurras accepta immédiatement. A Sidi-Bel-Abbès, les honneurs de la ville lui furent faits par deux prestigieux légionnaires, le prince Aage de Danemark et le lieutenant de Sèze. A la section d'AF « Léon de Montesquiou » (légionnaire, lui aussi et tombé naguère à la tête de ses hommes), Maurras rencontrera le président de la section, Arthur Grisot, camarade à Saint-Cyr du futur commandant Louis Dromard, chef des fédérations d'AF de Provence. Et il regagna enfin la métropole. Mais il s'était passé quelque chose entre Maurras et Sidi-Bel-Abbès. Une découverte. Une rencontre. Une prédilection. Au point d'avoir envie d'y revenir. Il traduira plus tard, dans L'Action Française du 15 janvier 1941, sous le titre « A la Capitale de la Légion », cette dilection : « Les hommes de l'Action française ne pouvaient traverser Sidi-Bel-Abbès sans que son Républicain [le journal local de l'époque, “Le Républicain Sud-Oranais ”] leur fît fête. Et que n'importe quelle action ou idée nationale se manifestât dans la métropole ou dans l'empire, qu'il se produisît dans le monde un seul acte à la gloire de la Patrie, ce bizarre Républicain, au lieu de froncer le sourcil, témoignait approbation, amitié ou enthousiasme. Pourquoi n'existait-il pas un plus grand nombre de Républicains de ce genre ? Nos confrères du Républicain en étaient venus à ne garder que le mot : pas la chose ! » Le 24 novembre 1938, Maurras s'embarque sur le Gouverneur-Général Jonnart pour une tournée de deux semaines en Algérie française. Le 25 novembre, Le Républicain Sud-Oranais salue l'arrivée annoncée de Charles Maurras, de l'Académie française (depuis le 9 juin 1938) : « Il est toute la vérité et, parce qu'il est tel, il est toute unité. » Le 26 novembre, Charles Maurras est, en compagnie de Joseph Delest et de Maxime Real del Sarte, à Oran pour un meeting (6 000 personnes) suivi d'un dîner à la salle « Astoria ». Le 28, il tient deux réunions à Tlemcen, au « Cercle Foch », sous la présidence du bâtonnier Huertas. Le 29, conférence au Conservatoire d'Oran sur le thème : « Paradoxes de l'Etat français ». Le 30, à Mostaganem, à l'invitation des « Amitiés Jacques Bainville », il prend la parole devant 1 500 personnes. Le 1er décembre, il est l'invité du « Cercle Jeanne d'Arc » à Blida. Le 2, nouvelle réunion à Alger à la Brasserie de l'Etoile, à l'initiative du « Cercle Etudes françaises » et le lendemain, pour parler d'André Chénier, à l'Hôtel Aletti, toujours à Alger. Et encore le 4, au même endroit, pour un banquet organisé par l'Union nationale et sociale, banquet où il est rejoint par le colonel François de Lassus, directeur de L'Action Française Mensuelle. Et la tournée continue : le 5 décembre, Bougie ; le 6, Philippeville ; le 7, Bône ; le 8, Constantine ; le 9, Batna. Avec des visites touristiques à Aïn-Temouchent, au site romain d'Hamman-Risha, à Cherchell, à Tipaza, à Timgad, etc. Mais le point culminant de ce voyage aura été, une fois de plus, Sidi-Bel-Abbès, le 27 novembre. Les Cahiers Charles Maurras (n° 11, 1964), rappellent : « Le Maître y fait son entrée dès le début de la matinée, venant d'Oran où ses amis de Bel-Abbès le sont allés quérir. Au premier rang, bien sûr, il y a Louis Comte, Alaisien de naissance et féal de toujours, ancien voisin de Charles Maurras à Paris, rue de Verneuil, où il le raccompagnait si volontiers en voiture, avant 1914, au sortir de l'imprimerie ou du Café du Croissant : disciple exemplaire, correspondant précieux de Marius Plateau, de Maurice Pujo, de Madame Léon Daudet, de Pierre Varillon, de Marie Prévost, et qu'on revoit partout auprès du Maître, jusqu'à l'ultime rassemblement pyrénéen d'avant-guerre, à Barbazan, le 13 août 1939… » Il sera reçu officiellement au Quartier Viénot, alma mater de la Légion. Il y fleurira le Mémorial de bronze, ce globe terrestre symbolique qui a été rapatrié, en 1962, à Aubagne (surnommé, pour des raisons évidentes, Sidi-Bel-Aubagne). Il visitera la Salle d'honneur et le Musée du Régiment où il retrouve, avec l'émotion qu'on imagine, les noms de Villebois-Mareuil, Léon de Montesquiou, Louis de la Salle, Ruellan, lieutenant-colonel de Corta, Octave de Sampigny. Passage ensuite au monument aux morts avant un déjeuner qu'il racontera dans L'Action française du 11 mars 1942, « A de grands amis d'Algérie » : « Il n'y a pas longtemps que nous avons quitté ce district hospitalier de l'Oranie – on commence à dire, je crois, la Bel-Abessie, à cause de la ville florissante, capitale de la Légion étrangère, centre d'un de nos grands efforts agricoles impériaux… Je m'étais assis à la table de nos merveilleux donateurs. Je m'y étais rendu par une rue Jacques-Bainville, rayonnante de la gloire de notre Action française… » Les Cahiers Charles Maurras, déjà cités, racontent la suite : « Et que dire de l'après-midi ! Il s'ouvre par une séance solennelle de la municipalité, dont le chef, Lucien Bellat, accueille chaleureusement notre Maître et lui tend le Livre d'Or de la cité, sur lequel Charles Maurras improvise une page de reconnaissance spontanée. Aussitôt après vient la grande réunion publique : autour de la salle “Gaschet” trop exiguë, où se pressent trois mille patriotes, les haut-parleurs diffusent à la foule du dehors les harangues indéfiniment applaudies de Joseph Delest, de Maxime Real del Sarte et du Maître, présentés par Lucien Morin, dont le rôle dans la propagation de nos idées, avec ses deux frères Emile et Henri, est alors déterminant. Enfin, selon l'usage bien français qui scelle d'un repas commun l'accord des esprits, un banquet de trois cents places, à la salle “Cremadès”, clôt la journée : on y entend les trois pèlerins métropolitains, évidemment, mais aussi M. Bodé, président local des Amis de l'Action française, puis ce prodigieux mainteneur de nos idées qu'était Jules Dupieux et le maire Lucien Bellat qui, parlant pour tous ses concitoyens et au nom de leur ville parfois dénommée “la factieuse”, tire gloire de cette réputation réactionnaire pour en faire hommage à “celui qui, depuis un demi-siècle, sonne le rappel du pays à la réalité” ; et Charles Maurras n'oublia pas de mander à André Despéramons le plus affectueux des messages, griffonné au verso d'un menu et télégraphié incontinent à l'absent. Moments inoubliables pour ceux qui eurent la fortune de les vivre ; heures mémorables dont un feuillet de l'Action française mensuelle de janvier 1939 a produit le récit détaillé, mais qui emplissent non moins éloquemment les éditions des 5 et 22 décembre 1938 du courageux bimensuel nationaliste d'Afrique du Nord, qui s'intitulait, par une filiation assez claire, L'Action Algérienne. A la première de ces dates, il eut l'orgueil d'insérer un beau texte inédit du Maître : “Pour l'union nationale : à l'Algérie nationale et antique”. » Journée mémorable dont on retrouve l'écho dans Pages africaines : « Ainsi, nous roulons, par un matin de pluie sur les routes glissantes qui partent de Tlemcen, nous allions à Aïn-Temouchent où certaines amitiés d'Action française sont, nous dit-on, fortes et vives. A la bonne heure ! Nous en connaissons quelques-unes, elles sont venues au-devant de nous. – Mais, disons-nous, leur nombre ? Combien sont-elles ?... On répond par des chiffres vagues et beaux, mais faibles. La petite ville est atteinte, c'est l'antique Albulae. A notre vif étonnement, on ne fait que la traverser : « — Mais oui, nos amis vous attendent à Oued-el-Hallouf, au bord de la mer... – Comment ! ils se sont déplacés ! – Bah ! ils ne sont que quelques-uns. – Mais encore ? – Une dizaine. De qualité... « Une dizaine ! Nous arrivons. Ces dix-là sont plus de quarante. La salle est pleine ! et l'hôtelier ne sait où donner de la tête. On se presse, on se serre, et c'est un nouveau triomphe de la généreuse hospitalité algérienne. La table est gaie. Les vins sont chauds. Contre les baies soigneusement refermées, la grande mer qui chante envoie d'énormes paquets d'écume, dont le rythme et parfois les brusques intrusions scandent les discours, soulignent les applaudissements, et même aspergent nos vives supplications de fidélité à l'ardente propagande nationale et royale. On nous avait annoncé de quoi garnir un canapé ou deux : Aïn-Temouchent répondait par cette belle et noble salle, auréole vivante d'une vaste amitié. Cela ne peut pas s'oublier. « Autre affaire. Notre journée du 1er décembre. Nous avons quitté Mostaganem de bonne heure et couru, sur le plus étonnant des bolides automobiles, vers Orléansville où nos amis d'Alger, conduits par maître Roure et le docteur Plantier, nous ont rejoints. Nous arrivons à Miliana. Ceux de nos amis qui ont lu la préface de la Musique intérieure ne seront pas étonnés que j'aie voulu y rechercher la place où repose mon ami d'enfance René de Saint-Pons. Elle avait été retrouvée pour moi. Et, par la plus délicate des attentions, des fleurs étaient là, toutes prêtes pour honorer cette chère tombe, vieille de vingt ans ! « Un peu plus loin, sur le même trajet, une maison plus qu'amie nous était ouverte, nous y trouvions le plus étonnant, le plus intime des accueils et, comme nos yeux erraient sur les murailles couvertes de tableaux, que découvrions-nous ? Encore des images de notre jeunesse : des portraits de déesses ou de nymphes signés d'Armand Point et consacrant le même visage historico-légendaire que la Politique et la Fable auront lieu de commenter à loisir, en marge des chroniques de notre malheureux Quai d'Orsay. « Plus loin, une solitude dans laquelle se dresse, comme un château magique, comme une retraite de fée, un hôtel d'allure internationale. – Bon ! dîmes-nous, c'est un palace... Mais le palace était tenu par un national, et un national cent pour cent : à peine avions-nous déplié nos serviettes, Maxime, Delest et moi, nous nous trouvions nantis d'un beau petit poème dont l'auteur, notre amphitryon, démontrait avec évidence que pas une nuance du nationalisme intégral ne lui était cachée. Ce confrère-ermite sait tout, connaît de tout, à plus de cinq cents mètres d'altitude, dans sa Thébaïde dorée ! Je ne savais comment remercier le nouveau Paphnuce, non sans me dire que ces beaux chemins d'Afrique étaient, à la lettre, pavés de mille faux hasards : fort beaux, il est vrai. « … Est-ce tout ? Pas du tout. Nous courions sur Blidah. Et, devant Blidah, recommençait une espèce de comédie. – Qu'allons-nous faire ? – Oh ! nous répondait maître Roure, un tout petit vin d'honneur, entre amis. – Oui, mais combien d'amis ? – Cela est difficile à dire. Pourtant, l'intimité... « Jolie, l'intimité ! Figurez-vous une salle pleine. Et non une petite salle. Imaginez aux deux portes, sur les fenêtres, des grappes d'amis accrochées. Imaginez encore ce qu'on l'on peut rêver d'union profonde dans la confiance et la sympathie. Mes yeux et leur mémoire demeurent tout emplis du mouvement et du sentiment de cet auditoire où quelques indigènes, dont le costume voyant, éclatant, tranchait sur le reste, nous rappelaient seuls que nous étions en Afrique : il nous semblait parfois que nos amis, nos plus fermes amis de la plus vieille garde parisienne s'étaient regroupés là pour nous écouter... Oh ! à quoi bon nous écouter ? Une telle assemblée savait d'avance ce que nous lui dirions. Les regards circulaires que je ne manquais pas de promener, tout le long des tables, me permettaient de m'en définir la composition. De pleine évidence, les classes les plus diverses étaient représentées. Absolument tous les milieux sociaux. Et, vraiment, unanimes. « Cette chaude soirée nous est restée dans l'âme. Encore ne puis-je tout dire : je ne puis mentionner la lettre aux vingt et une signatures qui me fut remise à l'entrée. « Que ces amitiés secrètes ou publiques soient toutes félicitées et remerciées. Et qu'elles me permettent de leur répondre par un bon cri : – Victoire ! Victoire ! » De ce bonheur belabbésien, on trouvera de nombreux échos dans L'Action Française repliée à Lyon. Des remerciements, par exemple, à un banquier de la ville : « Un homme que je tiens pour un bienfaiteur public, car [ses réalisations sociales] manifestent un fonds moral robuste, solide, vigoureux, dans une classe et à une profession dont le “coutumier” n'est jamais donné en modèle. Eh ! bien, là comme ailleurs, comme partout, il y a des Français sérieux, nés d'un bon sang, nourris à d'honnêtes foyers, et qui font honneur à la fibre et à l'esprit de notre race. » Ce banquier était celui de la Banque agricole et commerciale de Sidi-Bel-Abbès. Le 3 décembre 1938, le Bel-Abbès Journal avait salué le départ des trois voyageurs en ces termes : « Ils trouveront toujours dans notre cité la fidélité aux idéals qu'ils défendent avec tant d'abnégation et de courage. » Au lendemain de la défaite, Le Républicain Sud-Oranais offrit sa tribune à Maurras, offre qu'il déclina en ces termes (dans une lettre datée de Lyon, 24 décembre 1940) : « Cher Ami, « Vous avez dû recevoir ma dépêche vous annonçant mon espoir de vous envoyer mon article par avion. Accablé de besogne, je suis désolé de ne pouvoir tenir ma promesse. Excusez-moi auprès du directeur du Républicain. J'aurais été heureux et fier de pouvoir faire, dans ses colonnes, à nos amis de Bel-Abbès et de l'Oranie, la revue sommaire des immenses services rendus par le Maréchal à la France, de dire comment l'unité française a été sauvée par lui seul et quel magnifique effort de régénération nationale est conduit par sa volonté énergique et sa lucide sagesse. Mais ces vérités sont assez claires pour être aperçues de toutes les parties de notre Empire. « Dès le premier moment, le patriotisme de nos Oraniens les a clamées : ils s'unissent à tous nos concitoyens pour ce Noël 1940 dans un même cri d'espérance : Vive le Maréchal, chef de l'Etat, qui fait revivre la France ! « De tout cœur à vous, cher ami, encore une fois tous mes grands regrets. – Charles MAURRAS. » Le 20 décembre 1940, le conseil municipal de Sidi-Bel-Abbès, par un vote qui n'avait rencontré aucune opposition, rebaptisait la rue du « Glacis du Sud » « avenue Charles-Maurras ». En mai 1944, l'avenue Charles-Maurras fut débaptisée (elle devint l'« avenue Bir-Hakeim ») tandis que le « boulevard Général-Weygand » devenait le « boulevard de la République »… Commentaire du fidèle Roger Joseph : Qu'importe qu'en mai 1944, une autre assemblée, substituée à la précédente par l'éternel « jeu de balance » des instabilités démocratiques, ait fait retirer les plaques pour les remplacer par celles d'une « avenue Bir-Hakeim », tandis que le « boulevard Général-Weygand » devenait, du même coup, « boulevard de la République » ? Une autre inscription, beaucoup plus retentissante – celle que Charles Maurras n'avait pas négligé de venir saluer le 2 décembre 1938 –, l'inscription qui marquait à Sidi-Ferruch, depuis le 14 juin 1930, le centenaire du débarquement des troupes royales, qu'en a fait la Démocratie ? Elle s'y félicitait cependant d'avoir « donné à ce pays la prospérité, la civilisation avec la justice » et s'y flattait que « l'Algérie reconnaissante adresse à la Mère-Patrie l'hommage de son impérissable attachement » ; mais trois mots de trop, « la République française », défiguraient le monument ; ils ont suffi à corrompre tous les fruits de l'acte monarchique révéré par les premières lignes : « Ici, le 14 juin 1830 – par l'ordre du roi Charles X – sous le commandement du général de Bourmont – l'armée française – vint arborer ses drapeaux – rendre la liberté aux mers – donner l'Algérie à la France. » Une avenue débaptisée par le sectarisme en 1944 et, à vingt années de là, un trophée ruiné ou rasé en 1964 – cela n'annonçait-il pas trop clairement ceci ? Alain Sanders |